PROCHAINEMENT - LANCEMENT D'UNE NOUVELLE CHASSE ...

Enigmes


 

 

 

En marchant, Antoine écoute le bruit que fait la terre sous ses pas. Car la terre, dans chaque pays, dans chaque région, a non seulement une couleur différente, une odeur différente qui se dégage lorsqu’on la creuse, mais aussi une musique, une façon différente de recevoir le pied du marcheur et de lui renvoyer son écho. Ce bruit familier et pourtant lointain qu’elle fait aujourd’hui, Antoine ne l’avait pas écouté depuis de longues années. Il pensait même ne jamais le retrouver lorsqu’il avait décidé, il y a six ans, de rester et demeurer si loin de sa terre natale.
Six ans déjà ! Six ans qu’Antoine et son plus cher ami, Philip Arnault, s’étaient dit adieu, Philip ayant décidé pour sa part de prendre la route du retour.
Ces derniers jours, en parcourant à nouveau ces chemins qu’il pensait ne jamais revoir, Antoine a eu le temps de se remémorer toutes les aventures qu’il a vécues avec Philip, les moments de joie et surtout de terreur qu’ils ont traversés, se soutenant l’un l’autre, et même (combien de fois ?) se sauvant mutuellement la vie...

Si Antoine a entrepris ce long voyage, c’est pour retrouver son ami, le revoir une dernière fois, et surtout lui restituer un trésor, ce coffret plein de pierreries qu’ils avaient jadis découvert ensemble dans les hasards de la guerre, et qu’ils n’ouvraient qu’avec angoisse, tant l’éclat des pierres leur semblait mêlé d’une odeur de sang. Peut-être est-ce aussi pour cela que Philip avait abandonné ce trésor à Antoine en retournant au pays, il y a six ans.
Gribouilleur au départ, simple caricaturiste croquant ses camarades au fusain, Philip, au fil du temps, était devenu un artiste : impressionné par tous les paysages et toutes les cultures qu’ils avaient croisés, il avait développé, sans avoir appris, une façon étonnante de peindre, à mille lieues de tout ce qui se faisait alors. Ses peintures, étranges, révélaient le sens des choses sans en dévoiler le mystère ; il s’y consacrait avec toujours plus d’acharnement, comme s’il se laissait fasciner par son propre travail, où se retrouvaient sans doute les images de sa vie, mais nimbées d’incertitude, tout en restituant, avec une inquiétante justesse, les sentiments qui les avaient accompagnés. Dans l’espoir de faire connaître son art, et d’en vivre sans plus avoir à se colleter directement aux hommes et aux choses, Philip était donc rentré au pays, laissant le trésor à son ami Antoine.

A présent, c’est Antoine qui ne voulait plus de ce trésor : il avait trouvé une terre, une épouse, un bonheur simple qui allait bientôt se concrétiser par la naissance d’un enfant. Impossible, dans ces contrées sans foi ni loi, de tirer parti de ce coffret sans mettre tout cela en péril en encourant de graves dangers, voire la mort. Le remettre à Philip était encore la meilleure solution, et ce serait à la fois l’occasion et le prétexte d’entreprendre une dernière fois ce long voyage vers son ancienne vie.
Connaissant son ami, amateur comme lui de casse-tête en tout genre, Antoine avait enfoui le trésor en un lieu connu de lui seul, et avait rédigé une suite d’énigmes, scellées dans une enveloppe. Ainsi, Philip serait libre de récupérer le trésor au moment de son choix, et ces richesses trouveraient dans son esprit une nouvelle origine, moins sanglante que la première. C’est cette enveloppe qu’Antoine sent dans sa poche alors qu’il approche de la maison isolée qu’on lui a indiquée comme étant celle du peintre.

Tout, à ce moment, bascule dans la tragédie : à son premier coup d’oeil sur la maison, Antoine constate qu’elle est en flammes ! Il se précipite sur la porte enfumée, pénètre dans la salle basse servant d’atelier, et hurle “Philip ! Philip !”. De la chambre à l’étage, une voix effarée a juste le temps de répondre “Antoine ?” avant que le plancher de la chambre ne cède, et que tout espoir de sauver Philip, englouti dans le brasier, ne soit perdu.
Tremblant, Antoine se jette vers la sortie. Au passage, il heurte un chevalet presque invisible dans la fumée. Il empoigne la toile qui s’y trouvait, sort, s’abat dans l’herbe, suffocant d’asphyxie et de tristesse. Il revoit pêle-mêle les bons et les mauvais moments qu’il a vécus avec Philip, songe au si long voyage qu’il a fait pour le revoir, et à cette ironie du sort qui fait de lui le témoin de la mort cruelle de son ami. Il se redresse, pour regarder cette toile qu’il tient toujours, à laquelle il s’est agrippé en songeant qu’elle serait pour lui le dernier souvenir de Philip, le dernier témoignage de sa peinture. Il ne tressaille même pas lorsqu’il constate que le destin s’est acharné jusque dans les plus infimes détails : la toile, que Philip venait sans doute de disposer sur le chevalet, est entièrement vierge !

Le lendemain, à l’aube, n’ayant pu dormir, Antoine reprend la route, avec en tête un projet conçu à la mémoire de son ami, qui avait su lui montrer jadis que l’art valait mieux que tous les trésors du monde.

Il retournerait en ce lieu secret, exhumerait la précieuse cassette et laisserait à sa place un simple message. Ce trésor dont il ne veut plus servirait à fonder et à faire perdurer une société d’amis de l’art, des jeux d’esprit et du mystère, qui prendrait, en hommage, le nom de “Philip Arnault”. Tandis qu’Antoine retournerait au loin à sa nouvelle vie, il laisserait à cette société le soin d’entretenir secrètement le souvenir de son ami, en développant et en adaptant la “chasse au trésor” qu’il avait écrite pour Philip. Les fonds tirés du coffret permettaient de voir venir. Dans dix ans, dans cent ans, dans cinq cents ans, peu importe, les animateurs de “Philip Arnault” rencontreraient un peintre sachant lui aussi peindre le mystère. Au moment même où ils publieraient les énigmes menant à la cache, ils confieraient à ce peintre la toile blanche venue du passé, et tandis que les amateurs de jeux d’esprit se lanceraient dans la chasse au trésor, ce trésor, ce “tableau de chasse”, prendrait vie et forme peu à peu.

Peut-être le gagnant du jeu, celui qui saurait aimer et résoudre ces énigmes, désirer et obtenir ce tableau, donnerait-il le plus vivant témoignage d’une si belle amitié, ainsi ressuscitée malgré le destin.


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